Boris Cyrulnik invité de la Ville aux Livres
Il est l'auteur de "La résilience", livre paru aux Editions "Le bord de l'eau". Il s'agit d'un entretien sur la transmission de génération en génération. Cette transmission semble nécessaire pour surmonter les douleurs traumatiques des individus. Mais Cyrulnik estime qu'il faut pour cela des conditions particulières à cette transmission qui soient des moins violentes possibles, il faut aussi souvent du temps. Il faut la plupart du temps que la victime du traumatisme puisse s'identifier à un autre que lui-même, à une situation symbolique, que l'art comme le théâtre, le cinéma, la littérature vont offrir comme moyens d'identification libératrice.
Cyrulnik observe grâce à la neuro-imagerie que le milieu, les conditions de vie des premiers mois d'un enfant peuvent avoir un effet sur la formation du système nerveux. Ainsi relevant le cas d'enfants Roumains placés dans des situations de privations affectives et d'isolement sensoriel total dans une institution d'orphelins, il constate l'atrophie de certaines parties du cerveau chez des enfants qui ont été privés de l'accompagnement de parents, et la guérison chez des enfants qui ont pu bénéficier de familles d'acceuil. Cette interaction entre le milieu et le système nerveux constatée grâce aux images fines de l'électronique médicale apporte donc de l'eau au moulin de ceux qui défendent la théorie selon laquelle les conditions sociales influent largement sur le système nerveux de l'individu et donc sur ses comportements.
On ne contredira pas ici cette observation scientifique qui vient apporter une preuve de l'influence du milieu sur les hommes et donc de la relative liberté qu'ont les individus en fonction de leurs conditions sociales d'existence. Cependant on n'en tirera pas de conclusions hâtives pour déclarer que puisque les pauvres vivent des privations de toutes sortes ils seraient irrémédiablement exposés aux risques d'une altération du cerveau et donc fatalement incapables d'user de leur intelligence pour transformer leurs conditions d'existence. Au contraire la vie ouvre des perspectives de modification des situations initiales, elle n'est jamais linéaire, elle ouvre un champ des possibles en permanence.
Le concept de résilience est à la mode. Il est pratique puisqu'il peut être interprété comme un remède aux douleurs de l'humanité, aux blessures de chaque individu. Qui ne souscrirait pas à un tel concept ?
Mais pour certains intellectuels comme Serge Tisseron qui a écrit "La résilience" aux PUF il faut rester prudent quant aux interprétations et utilisations de ce concept. Après tout, pourraient penser certains idéologues , si la résilience permet de surmonter les traumatismes, pourquoi ne pas l'utiliser comme une immunologie psychique afin de réparer les dégâts que le système ultra libéral commet sur les individus sans jamais remettre en cause le système lui-même ?
L'école deviendrait-elle à terme le champ d'une vaste opération de résilience afin que soient régulées les souffrances que connaît une jeunesse sans perspective, une jeunesse qui de ce fait devient dangereuse pour les classes dominantes ? (N'assiste-t-on pas à une précarisation et paupérisation massive des jeunes générations et parallèlement à des mouvements radicaux de refus du libéralisme comme celui des Indignés). L'école doit-elle se limiter à être un lieu de régulation sociale au service de la classe dominante et abandonner toute ambition de former des citoyens c'est à dire des acteurs capables de transformer démocratiquement la société ? Dans ce contexte, le concept de résilience deviendrait-il malgré ses auteurs l' auxiliaire d'une campagne idéologique selon laquelle la souffrance est inéluctable, le traumatisme fatal et que les hommes si ils en ont la volonté peuvent se reconstruire grâce à cette résilience ? On sait cependant que la réalité est toute autre, que la reconstruction est le fruit de longs processus, souvent grâce à l'accompagnement empathique de professionnels qui se font d'ailleurs de plus en plus rares pour les milieux populaires du fait de la casse du système de santé et notamment de l'hôpital public. Que cette reconstruction a besoin aussi d'un entourage affectif et culturel riche en diversité, que l'accès à l'art, à l'esthétique permet de sublimer la souffrance.
Et si on osait penser que les hommes peuvent enfin éviter de subir tous ces douloureux traumatismes qui depuis des siècles proviennent de la guerre, de l'exploitation du travail, de la domination des hommes sur les femmes et trop souvent hélas de la barbarie d'adultes sur des enfants, d' agressions sexuelles ? Et si on inventait un monde libéré de la violence qui est le fruit de rapports de classe privilégiant l'accumulation de richesses matérielles d'une minorité au détriment du développement de l'immense majorité ? Et si l'école devenait un lieu d'épanouissement ayant pour ambition et objectif l'autonomie des jeunes face à tous les pouvoirs. La crise du capitalisme va chambouler toutes nos représentations : elle démontre que l'accumulation de l'argent fait notre malheur et que ce n'est pas en lui que réside l'avenir de l'humanité. La meilleure thérapie pour éviter les traumatismes c'est la lutte, c'est l'éducation au combat, à la résistance à toute oppression, qu'elle soit familiale, patronale, machiste, sexuelle. Et dans ce combat l'école doit devenir un lieu d'éducation aux plus belles et exigeantes valeurs de l'émancipation humaine, laïque et progressiste.
Des chiffres inquiétants fournis par des organismes internationaux dont l'OCDE, démontrent que la France a vu décroître la part de son PIB consacrée à l'éducation, et que dans cette régression l'Etat se désengage de plus en plus en faisant supporter l'effort aux collectivités locales. Ce n'est pas dans une pénurie volontairement organisée pour briser l'école publique afin, entre autres objectifs, de favoriser le marché privé de la formation, que nous pourrons offrir des situations propices à la résilience, à la reconstruction si nécessaire pour des millions d'enfants qui souffrent dès le plus jeune âge de ce système inhumain. C'est au contraire dans une large mobilisation démocratique à l'image des Indignés* et de très nombreuses révoltes citoyennes à travers le monde, s'inspirant des valeurs les plus avancées qui sont celles de la laïcité, de l'égalité, de la démocratie effective et non plus formelle, que nous donnerons l'ambition à nos sociétés de construire une école de la liberté et de l'autonomie des individus.
Lorsque l'école affirmera que nous sommes faits pour être libres, faits pour être heureux et que le pays offrira les conditions d'un exercice libre et heureux de la fonction éducative, alors la société trouvera le chemin de sa propre résilience.
Jean-Paul Legrand
Professeur des écoles
Maire-Adjoint de Creil
Libre penseur




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